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Publié : 23 octobre 2016
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L’éducation artistique et culturelle : une pédagogie de l’ébranlement

Entretien paru dans « La Scène », n°72, mars-avril-mai 2014, pp. 28 à 33.

Philippe Merieu
Professeur des universités en Sciences de l’éducation
pédagogue, écrivain

L’éducation artistique et culturelle : une pédagogie de l’ébranlement

Propos recueillis par Cyrille Planson


La Scène : Vous avez contribué aux réflexions préparatoires dont sont issus les
« parcours d’éducation artistique et culturelle » présentés voici un an par le ministère de la Culture et de la Communication. Quel regard portez-vous sur ce dispositif, vous qui êtes très impliqué dans le collectif « Pour l’éducation, par l’art », avec Robin Renucci, Jean-Gabriel Carasso, Marie-Christine Bordeaux et d’autres ?

Philippe Meirieu : L’idée de parcours était dans l’air depuis déjà quelque temps ; elle est apparue de manière officielle dans la « loi sur la refondation de l’école » et nous avons trouvé que, en dépit et à cause de son caractère évasif – il en est ainsi pour de nombreuses notions du champ pédagogique, comme la notion de « projet », d’ « objectif », de « respect de l’enfant » ou de « méthode active » - c’était une entrée intéressante qui pouvait s’avérer féconde. Nous ne savons pas encore comment elle va se concrétiser au quotidien et nous voulons peser pour qu’on n’en reste pas à des intentions générales et généreuses. J’aurais souhaité, pour ma part, que cette idée de parcours s’incarne à travers une proposition pédagogiquement structurée. Il m’aurait semblé intéressant, par exemple, de proposer que chaque élève d’école primaire, de collège et de lycée présente une synthèse de son parcours artistique et culturel, sous la forme d’un portfolio, et que cela soit intégré dans l’évaluation, à la fin de chaque cycle, au brevet des collèges, comme dans les CAP et au baccalauréat. Il ne s’agirait pas, évidemment, de donner une note à ce portfolio et de la faire entrer dans une moyenne absurde. Ce serait ridicule et même dangereux. Mais il s’agirait de vérifier que, dans ce lieu qu’est l’école et où passent tous les enfants, la rencontre avec l’art et la culture a été effective, qu’elle a été active et que l’enfant a été capable d’en garder une trace qui contribue à sa construction personnelle, intellectuelle, sociale et citoyenne... Nous en sommes très loin. L’idée du parcours est là, mais elle doit être travaillée et faire l’objet d’un partenariat fort entre les enseignants et les acteurs du monde artistique et culturel. Il y a là un outil possible pour lancer de véritables dynamiques qui permettront à chacun d’apporter sa pierre dans le respect des spécificités réciproques. Mais tout reste à construire.

La Scène : L’affirmation des « trois piliers » de l’éducation artistique et culturelle que sont la fréquentation des œuvres, la pratique et l’enseignement artistique vous paraît-elle être une avancée significative ?

Philippe Meirieu : Oui, bien sûr. Il faut l’affirmer, mais il faut aussi faire passer cela dans les faits, et pas seulement sous la forme d’une juxtaposition aléatoire. Or, je ne suis pas certain que l’on en prenne le chemin. La réforme des rythmes scolaires, à l’école primaire, va donner lieu à un certain nombre d’activités, nouvelles pour une part. On ne sait pas encore bien comment elles vont pouvoir s’articuler avec celles qui sont menées par les enseignants, ni quelle sera la place et les modalités de la rencontre avec l’art... Il y a à là, tout à la fois, la perspective d’une véritable intégration de l’art dans l’école et le danger de son externalisation. C’est pourquoi je nourris, tout à la fois, des espérances et des inquiétudes.

Des espérances, car je veux croire que les enseignants sauront construire, dans ce cadre, des partenariats intéressants avec des artistes, à l’image de ce qui se passe aujourd’hui avec les intervenants musicaux que sont les « dumistes ». Des résidences d’artistes existent aussi et il faudrait pouvoir les développer. Mais cela nécessite que la question de l’éducation artistique et culturelle fasse l’objet d’un véritable travail commun d’élaboration entre les enseignants et les « intervenants ». Cela exige que l’on ne s’en tienne pas à une « logique de l’activité » où l’on « bouche des trous » sans se préoccuper de ce que fait l’autre ni du projet éducatif global que l’on peut poursuivre ensemble et pour l’enfant... C’est ainsi que de nombreuses inquiétudes demeurent.

La Scène : Lesquelles ?

Philippe Meirieu : La principale renvoie à de vieux projets qui dorment encore dans les cartons de quelques idéologues et qui peuvent ressurgir à la moindre occasion : c’est celle de l’externalisation systématique de l’éducation artistique et culturelle en dehors de la classe, au prétexte qu’elle relèverait du domaine privé - le choix des familles - et parce qu’on estime que les enseignants devraient s’en tenir au « lire – écrire - compter ». Je crois qu’il s’agit là d’une erreur très grave. D’une part, parce que ce « lire – écrire - compter » ne prend vraiment de sens que parce qu’il s’inscrit dans un projet éducatif en interaction constante avec ce qui permet à l’enfant d’accéder au sens et à la saveur des savoirs, comme au plaisir de la pensée et à la joie de pouvoir participer, grâce à l’art et à la culture, de « l’humaine condition ». Un professeur des écoles qui serait assigné au seul enseignement du « lire – écrire - compter » se retrouverait contraint de justifier sans cesse « l’employabilité » de ce qu’il transmet, dans une vision strictement technocratique et utilitariste de son métier, à mille lieues de toute véritable formation du sujet à la liberté... D’autre part, une telle conception constituerait une régression majeure en matière de « droit à l’éducation », car elle renverrait la rencontre avec l’art et la culture à l’inégalité sociale. On sait depuis déjà longtemps en effet, que la demande d’art et de culture doit être construite. Elle n’est pas équitablement répartie dans le champ social. L’école doit faire émerger cette demande, sans cela l’augmentation de l’offre artistique et culturelle, aussi importante et de qualité soit-elle, bénéficiera toujours à ceux et celles qui ont eu la chance d’en éprouver, au sein de leur environnement social, le caractère éminemment désirable. Rappelons- nous les premiers travaux de Pierre Bourdieu sur l’accès à l’art et aux musées. Bourdieu nous expliquait alors – et je crois que c’est toujours vrai aujourd’hui - que toute offre de bien culturel renvoie à l’inégalité, puisqu’elle est relative à la capacité symbolique des personnes à s’en saisir. On voit ainsi que, dans le spectacle vivant – et, particulièrement au théâtre -, le nombre de places offertes a été considérablement augmenté, mais le nombre de spectateurs est loin d’avoir augmenté dans les mêmes proportions : ce sont plutôt les mêmes spectateurs
« professionnels » qui vont plus souvent au spectacle. Si l’on veut vraiment démocratiser l’art et la culture, il ne suffit pas de multiplier les offres, il faut construire la demande, et cela dans la seule institution fréquentée par toutes et tous, l’École. Cela suppose que tous les enfants puissent y découvrir le plaisir qu’il y a à rencontrer l’art et la culture, le plaisir qu’il y a à retrouver dans les œuvres ce qui les habite, le plaisir qu’il y a à comprendre ces œuvres dans leur histoire, à en discerner les enjeux, et le plaisir qu’il y a, enfin, à s’investir dans une activité qui s’articule à ces découvertes. Si l’École n’offre pas ces satisfactions-là à chacune et à chacun, elle livre ses élèves aux seules satisfactions pulsionnelles et consommatoires. On mesure l’importance de la tâche et l’effort collectif de mobilisation nécessaire pour que l’éducation artistique et culturelle ne reste pas au niveau des intentions générales et généreuses, des priorités proclamées et sans cesse remises au lendemain !.

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